03/03/2006

Malminj

Ce matin là, nous partons en compagnie d’un jeune homme désigné par le chef du village pour nous guider dans le désert de loess qui ondule à l’infini sous un ciel azur. Collines jaunes, blêmes et ocres… Après quelques heures de marche, alors que nous croyons être perdus, la gorge de la rivière Berenji se présente à nos yeux. Nous nous y engouffrons, menant les chevaux à la longe, et puis, doucement, nous remontons de l’autre côté du plateau. La nuque pliée, la langue gonflée par la soif imposée du ramadan, nous continuons, toujours plus à l’Est. Le décor change, le terrain devient de plus en plus pierreux. Les collines s’ouvrent ça et là pour laisser remonter à la surface les tâches brunes de la roche.

En milieu de journée, nous atteignons le canyon de la rivière Murghab. Le petit filet turquoise de l’eau se déroule quelques centaines de mètres plus bas sous nos pieds. Le spectacle est vertigineux et saisissant… Trois jeunes hommes sont à la chasse. Equipés de kalachnikovs, ils cherchent la perdrix et le pigeon. L’un deux tient un paravent. C’est une pièce de tissu jaune, tendue sur un cadre de bois, et sur laquelle sont brodés des motifs grossiers représentant des oiseaux. Le chasseur se cache derrière pour approcher au plus près ses cibles avant de faire feu. Paow ! Raté… le coup résonne entre les parois du ravin… Shamsuddin tente sa chance avec plus de succès, nous mangerons une perdrix ce soir.

C’est ici que nous quittons notre guide. Zenda bashi ! Khoda Hafiz ! Sois vivant et que Dieu te garde ! Nous attaquons à pied la descente vers le lit de la rivière. Une heure plus tard nous marchons au bord de l’eau. Enfin un peu de fraîcheur… Nous traversons le village tadjik de Kundagh. 300 familles y sont installées, à l’ombre d’arbres centenaires, dans des maisons rondes construites en roseaux qui rappellent les yourtes des nomades. Les femmes ne sont pas voilées, elles portent fièrement les couleurs vives de leurs vêtements. Elles sont occupées à tisser des tapis de laine. « Es-tu docteur ? Où vas-tu ? Tes chevaux sont-ils à vendre ? »

Nous dépassons le minaret de Kushk Awash dont la base des murs trône toujours au milieu de la vallée, et en fin de journée nous arrivons, épuisés et fourbus, à Malminj. Le village est construit sur le flanc de la paroi. Il compte 100 familles l’hiver et 800 l’été. Il n’est pas marqué sur mes cartes… Nous sommes accueillis par le fils du commandant Amir Big. 14 ans, les yeux bordés de khôl, il fume clope sur clope et se comporte comme un homme. Son père est malade, alors c’est lui qui assure l’intendance. Il commande comme un chef et tient à montrer son autorité. Il nous installe dans la maison des invités et nous fait servir du thé à la nuit tombée. Il est intrigué, par moi, l’étranger, et par Shamsuddin, le moudjahidin. Nous le questionnons sur le village et ses activités. Il nous raconte des histoires de guerre et de batailles…

Ici, comme dans beaucoup de villages alentours, le pavot est la principale source de revenus. Le kilogramme d’opium (« tariak ») se vend 5.000 afghanis, soit 100 dollars. C’est le prix courant. Notre jeune hôte nous en présente un joli pain en vantant sa qualité. Plus tard dans la soirée nous sommes rejoints par le père. Poussé par la curiosité, il a quitté son lit. Il a les traits tirés et les joues creusées par la maladie… Après quelques formules de politesse, il me décrit ses problèmes de santé. Je ne peux rien faire, je lui donne quelques cachets d’aspirine. Qu’est-ce qu’un étranger vient faire ici ? Pourquoi se déplacer à cheval ? Malgré les questions et les suspicions de premier abord, l’hospitalité est offerte généreusement…

Comment la vie est-elle dans le pays dont je viens ? De mémoire d’homme aucun étranger n’est jamais passé dans le village. Pourtant ils connaissent la France pour l’aide qu’elle a apporté à la résistance contre les Russes. Et aussi pour son opposition à la guerre en Irak… Quel est mon salaire ? Pourquoi, malgré mon âge avancé (26 ans !), ne suis-je toujours pas marié ? Et combien coûte une femme en France ? Les femmes sont très chères ici : 25.000 afghanis, contre environ 10.000 à Maimana. On peut supposer qu’elles sont très belles… Amir Big me soumet une requête et exige que je la mette par écrit dans mon carnet sous ses yeux : Je dois lui trouver une jeune fille française car il veut prendre une deuxième femme. J’ai beau lui expliquer les différences entre nos cultures et les difficultés de cette entreprise, il ne veut rien entendre et insiste lourdement.

Le village est riche, il y a une école et une clinique. Mais il n’y a pas d’électricité. Je soumets une idée au commandant: Pourquoi ne pas demander une petite contribution à chaque famille pour acheter une dynamo et construire un moulin sur la rivière? Il pourrait ainsi fournir de l’électricité à tous et rentabiliser le projet par un forfait de 50 afghanis par mois et par ampoule, ce qui revient bien moins cher que l’utilisation d’une lampe à pétrole. La proposition a l’air de faire son chemin, mais je ne crois pas que sa conviction soit assez forte pour mener l’entreprise à bien.

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