01/08/2007
Les razzias des Turkomans
Extraits de JP Ferrier, Voyages en Afghanistan, Chapitre 7
La rapidité avec laquelle les Turkomans franchissent les distances les plus grandes pour faire leurs tchap-aoûls (razzias) est vraiment inconcevable : rien ne pourrait en donner une idée. Voilà comment ils procèdent ordinairement.
Quand un chef a décidé une course, il plante sa lance, surmontée d’une flamme, dont la couleur la fait reconnaître comme lui appartenant, au milieu de son aoûl (campement), et un crieur public invite, au nom du Prophète, les bons musulmans à venir se ranger sous ses ordres pour aller donner la chasse aux infidèles persans. Le chef n’impose sa volonté à personne, car les Turkomans jouissent de la plus grande liberté ; il n’y a donc que ceux qui ont confiance en lui qui viennent déposer leurs lances à côté de la sienne, et cet acte signifie qu’ils sont décidés à suivre sa fortune. Quand le chef croit avoir réuni un nombre d’hommes suffisant pour opérer son coup de main, il annonce le départ pour un mois plus tard, car ce délai est toujours nécessaire pour que chacun puisse préparer sa monture à supporter le rude exercice auquel elle sera bientôt soumise.
Pendant tout le mois, la nourriture d’un cheval se compose, pour vingt-quatre heures, de trois kilos de foin ou de trèfle sec et d’un kilo et demi d’orge, ce qui est un peu moins de la moitié de la ration ordinaire. Les trente jours écoulés, les Turkomans se mettent en campagne, ayant chacun deux chevaux habitués dès leur jeunesse à suivre leur maître en toute liberté : celui qui a été mis au régime est ordinairement le cheval de bataille, le second est un yabou (cheval de peu de valeur), que le Turkoman monte en sortant de son aoûl et qui le porte jusqu’au territoire persan. Pendant ce temps l’autre le suit à vide et sans jamais s’éloigner. Le premier jour de marche n’excède point trois farsangs*, le second quatre, le troisième cinq et le quatrième six. Quand ils en sont à ce point, les Turkomans font cesser le régime auquel leurs chevaux de bataille sont soumis, et le remplacent par une nourriture qui se compose de deux kilos de farine d’orge, d’un kilo de farine de maïs et d’un kilo de graisse de queue de mouton, crue et hachée très-menu, le tout pétri et parfaitement mêlé ensemble, ce qui forme la ration d’une journée, sans paille ni foin. Les chevaux sont très avides de ces boulettes, qui développent en eux une vigueur extraordinaire. Après avoir subi pendant quatre jours ce nouveau régime, ils sont capables de supporter les marches forcées les plus longues : c’est alors que les maîtres les montent pour aller au pillage, mais cela seulement après s’être arrêtés quelque temps dans un lieu couvert et fortifié par la nature qui puisse leur offrir une retraite assurée contre toutes les éventualités.
(…) Dès que le pillage est décidé, cinq ou six hommes désignés par le chef restent au gîte pour y garder le superflu des provisions et les chevaux accessoires (yabous) qu’on y laisse. Les Turkomans, montés sur leurs chevaux de bataille, se portent alors avec célérité vers le point désigné, que ce soit un village ou une caravane, et ils tombent au milieu comme l’ouragan. Prompts et terribles comme lui, ces pillards détruisent et enlèvent tout sur leur passage ; en quelques minutes ils ont fini. Ils s’enfuient aussitôt avec leur butin, en franchissant tout d’une traite, et presque toujours au galop, l’espace qui les sépare du lieu où ils ont laissé leurs yabous. Cette course est quelque fois de vingt, trente et même quarante farsangs. Leurs chevaux, préparés à ces longues courses, les font sans jamais broncher ; mais il n’en est pas de même des malheureux captifs que les Turkomans traînent avec eux.
(…) Les Turkomans ne s’aventureraient jamais aussi avant dans la Perse, pour faire leurs tchap-aoûls, s’ils ne possédaient pas une race de chevaux si belle et si bonne : aussi donnent-ils plus de soins à leurs montures qu’à leurs femmes et à leurs enfants. C’est mieux que de la tendresse, c’est de la passion qu’ils ont pour ces animaux, et c’est un péché à leurs yeux de les maltraiter. Celui qui s’en aviserait encourrait la réprobation générale de sa tribu. Un cheval est pour eux ce que le navire est au capitaine armateur, il porte leurs biens et leur vie, et ils prétendent que son dos est la meilleure des forteresses. C’est effectivement à cheval qu’ils combattent toujours, et il n’y a pas d’exemple que les Turkomans se soient volontairement enfermer dans des murailles pour résister à leurs ennemis. C’est ce qui les rend insaisissables autant que le mauvais système employé pour les réduire.
(…) Pour mon compte, j’ai vu un de ces animaux, appartenant au général en chef de l’artillerie (émir top-khané) Habib-Ullha-Khan, aller, revenir et retourner, en douze jours, de Téhéran à Tauris (94 farsangs, soit pour un seul trajet à peu près 140 lieues), déduction faite du repos qu’on lui laissa prendre chaque fois qu’il arrivait dans l’une de ces villes, c’est-à-dire vingt-quatre heures de repos pour chaque séjour.
* 1 farsang vaut 6 kilomètres
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